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L’interview d’Emanouela : l’engagement « parfait »

Pour cette semaine de l’engagement du mois de février, CrushON souhaitait aborder un point important, celui de la traque à l’engagement parfait. En effet, même si les réseaux sociaux permettent une prise de parole sur des sujets de société, on […]

Pour cette semaine de l’engagement du mois de février, CrushON souhaitait aborder un point important, celui de la traque à l’engagement parfait. En effet, même si les réseaux sociaux permettent une prise de parole sur des sujets de société, on constate également certaines dérives notamment celle de la pression à être parfait.e dans son engagement.
Chaque moindre faits et gestes est traqués dans le but de remettre en question les engagements d’une personne. Nous avons fait appel à Emanouela, fondatrice du compte @disbonjoursalepute afin qu’elle nous apporte son témoignage sur comment elle vit cette pression au quotidien. 
Depuis quand t’es-tu considérée comme quelqu’un d’engagé dans les causes que tu défends personnellement ? 

Ça peut paraître étrange, mais je me suis sentie engagée dès mon enfance. Depuis toute petite, j’ai une passion pour les petites voitures, du coup je ne jouais qu’à ça. On disait de moi que j’étais un garçon manqué, et ça sonnait comme une insulte. Je ne comprenais pas pourquoi on faisait des différenciations aussi stupides. Je me suis révoltée très jeune. Les années ont passé, et comme beaucoup, j’ai été victime de harcèlement de rue, de sexisme ordinaire au travail et dans la vie de tous les jours, d’agressions sexuelles, d’inégalités face à des collègues masculins, etc.
Le mot féminisme ne me venait pas forcément à l’esprit parce que pour moi, je me révoltais pour des choses qui me semblaient tout à fait aberrantes, et il me semblait logique qu’en tant que femme, je ne pouvais pas me taire.
Ce n’est que vers mes 24 ans que j’ai commencé à parler de féminisme et à me sentir engagée dans un mouvement mondial.
Quels sont les sujets sur lesquels tu ressens le besoin de t’engager ? 

Je suis très engagée dans la lutte pour les droits des femmes en France, mais aussi dans le monde. C’est un sujet qui me tient particulièrement à coeur car, forcément, en tant que femme, je suis concernée par ce sujet.
Autour de moi, mes amies, mes proches, sont toutes victimes de harcèlement, d’agression, d’inégalités, de sexisme. Je ne peux pas rester les bras croisés et me dire que c’est peine perdue et qu’il n’y a rien à faire.
Je suis également très touchée par la précarité menstruelle.
Je me rappelle avoir vu le film « Period, end of sentence » sur Netflix qui m’avait scotchée. Je ne m’étais pas posée la question de savoir si les femmes ont ou n’ont pas la possibilité d’utiliser des protections hygiéniques. C’est la raison pour laquelle je soutiens « Règles élémentaires » nationalement dans leur apport d’aide pour les personnes en situation de précarité menstruelle.
Je suis également engagée pour notre planète. J’ai été éduquée très jeune aux gestes simples de la vie : éteindre les lumières, me doucher rapidement (supplice sachant que la douche c’est le meilleur moment de ma journée), ne pas laisser couler l’eau quand je me lave les dents, etc.
En devant adulte, lorsque j’ai commencé à vivre seule, j’ai été sensibilisée sur le tri des poubelles, les prises branchées tout le temps alors que c’est déconseillé, l’utilisation du vélo plutôt que la voiture, le train plutôt que l’avion, etc. J’ai donc continué à m’adapter. Enfin, en octobre 2019, j’ai décidé d’arrêter de manger de la viande. J’y pensais depuis un moment.
Je l’ai plutôt fait comme un défi pour moi – fanatique de barbecues en tous genres. Et finalement, j’y ai pris goût, j’ai réappris à cuisiner, et aujourd’hui je suis consciente également de l’impact écologique que cela peut avoir. J’essaye au maximum d’éduquer mon entourage à ce sujet et à les encourager dans leurs changements.
Enfin, je suis très concernée par l’abandon d’animaux. J’ai grandi avec des chiens, malgré mon allergie, j’ai toujours eu des chiens, enfin mes parents ont toujours eu des chiens. On a une passion pour les chiens, je ne peux pas vous expliquer pour quoi. C’est dans le sang peut-être. On ne peut pas s’empêcher d’avoir les yeux qui se transforment en coeurs à la vue des chiens. Mon rêve serait qu’aucun animal ne soit abandonné. Je trouve que c’est une des pires injustices qui existent, pour un animal qui dédie sa vie à l’humain et donne un amour inconditionnel. D’ailleurs, allez adopter des chiens au lieu d’en acheter ! C’est pas un sac de luxe, c’est un ami pour la vie.
Depuis quand partages-tu tes convictions sur les réseaux sociaux ? 

Je suis sur Facebook depuis 2007 et sur instagram depuis 2008 je crois. Je n’ai pas d’idée précise… je crois que j’ai vraiment commencé à en parler quand j’ai terminé mes études, en 2013. D’abord sur Facebook, puis sur Instagram quand il y a eu le lancement des Instagram stories.
J’ai aussi un site / blog depuis 2010 que j’ai toujours alimenté, même s’il n’y a pas beaucoup d’articles.
On peut donc dire que ça fait une petite dizaine d’années que je m’exprime sur les réseaux sociaux au sujet de causes qui me touchent.
Quels sont les avantages et les inconvénients à utiliser ces plateformes sur ces sujets-là ? 

L’avantage c’est d’avoir un auditoire large, varié, éclaté aux quatre coins du monde (ou de la France).
On a la possibilité de pouvoir échanger avec beaucoup de monde sans avoir à crier dans un micro. Les gens peuvent réagir en commentaire, en Direct, ou en message privé. Je trouve cela très constructif.
Les réseaux sociaux ont permis de lancement des mouvements internationaux qui ont changé le monde. Je prends l’exemple de #metoo qui en un seul tweet a déchaîné la planète entière ! C’est dingue non ?
Les inconvénients – notamment quand tu as un profil public – c’est que tu ne sais pas qui te regarde / t’écoute et tu peux souvent tomber sur des personnes très malveillantes. C’est un peu compliqué à gérer émotionnellement, mais on s’y fait. Au final, ce n’est qu’un petit pourcentage.
Ressens-tu une pression à « être parfaite » dans ton engagement ? 

Honnêtement, c’est compliqué. Il y a énormément d’attentes sur les réseaux sociaux.

Je me rappelle d’une instagram story de Laura Calu dans laquelle elle dit « oui, mon bureau n’est pas rangé, c’est le bordel, je ne range pas mon bureau. Je le dis avant même que vous me fassiez des commentaires à ce sujet parce que je n’en peux plus. Ce n’est pas parce que tu es célèbre sur les réseaux sociaux que tu dois avoir un appartement instagramable. »

Bon c’est peut-être pas exactement ça mais en gros elle disait qu’elle en avait marre que les gens analysent tout ce qui est possible et en profitent pour lui lancer des piques. Sur un plan un peu plus large, les commentaires qu’on reçoit quotidiennement sont insupportables « ah t’es écolo mais t’as une bouteille en plastique sur ta table, bravo » ou encore « sympa de faire une salade en hiver, mais c’est pas la saison des tomates, too bad », tu vois de quoi je parle ?

En ce qui concerne mon engagement, je confirme qu’il existe aussi une pression à « penser comme il faudrait ». Je m’explique. Je suis engagée pour la lutte des droits des femmes.
J’ai créé le compte instagram @disbonjoursalepute pour dénoncer, pour agir, pour lutter contre le harcèlement dans l’espace public. Et bien, je suis stressée à chaque fois que je publie un post ou une story parce que pour une faute de frappe les gens estiment que tu n’es pas sérieux.se par exemple.
J’avais partagé une vidéo de Felix Radu que j’avais apprécié pour son côté sentimental, et je me suis faite tomber dessus par plusieurs personnes parce que je n’avais pas bien analysé le contenu et que c’était pas du tout en la faveur de la cause féministe. Avec ce genre de situations, on en devient à se demander « est-ce que je suis vraiment engagé.e ? » « est-ce que je suis légitime à faire ce que je fais ? ».
As-tu déjà identifié certains paradoxes auxquels tu fais face malgré ta position ? As-tu déjà eu des commentaires là-dessus ? 
En ce qui me concerne, je n’ai jamais voulu mettre de barrière au mot « féministe ». Quand des amis masculins me disent qu’ils se considèrent comme féministes, cela ne m’a jamais révolté. Au contraire. Toutefois, quand je discute avec d’autres féministes, je m’aperçois que le mot « féministe » pour ielles ne peut pas être rattaché aux hommes. Et leur explication est tout à fait compréhensible. Ca n’empêche que je ne pense pas la même chose.

Alors est-ce que ça veut dire que je suis une féministe en carton ? Est-ce que ça veut dire que je ne peux pas me battre pour la place de la femme dans la société ?

Que dirais-tu à une personne qui commence à s’engager et qui se sent effrayé par le ressenti de devoir checker toutes les conditions pour être engagé.e ? 

Je lui dirais qu’elle doit faire ce qu’elle veut, comme elle le veut. Que c’est important de lire, d’écouter les avis différents, de comprendre pourquoi certains pensent autrement. Mais je le rassurerai surtout que ça ne doit pas influer sur le combat qu’iel veut mener. Nous avons tous.tes le droit d’avoir différentes opinions.
Je lui conseillerai aussi de se protéger, de prendre du temps pour soi, de réguler le temps qu’iel passe sur les réseaux sociaux dédiés à son combat, et d’être à l’écoute de sa charge mentale.